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La sécurité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024

Un événement sportif est réussi à trois conditions : que les supporters soient satisfaits, que les images soient belles et que rien de grave n’arrive. Pour que ces conditions soient réunies, la sécurité doit avoir deux qualités : elle doit être efficace et aussi discrète que possible afin que la fête soit à la hauteur des attentes. Paris 2024 sera un événement hors norme, nécessitant un dispositif de sécurité qui bouleversera les pratiques actuelles. Lors de la phase de candidatures, la sécurité a par ailleurs représenté un volet important du dossier.

Et chacun doit prendre sa part : les forces publiques, la sécurité privée et la technologie. Cette dernière doit permettre d’assister, dans leurs missions, l’ensemble des agents et d’assurer les missions de base pour replacer l’humain au coeur de tâches à valeur ajoutée. Ces technologies sont le plus souvent déjà existantes et ne présentent aucun risque. Cependant, leur emploi présente un certain nombre d’interrogations qu’elles soient sociétales, humaines ou éthiques. Et force est de constater que nous ne sommes pas en avance dans ce domaine en comparaison de certains de nos partenaires occidentaux.

« Convaincus qu’un équilibre existe entre la nécessaire préservation des libertés individuelles et le devoir dassurer aux onze millions de spectateurs et aux milliards de téléspectateurs que tout a été fait pour assurer leurs sécurité, les acteurs industriels de l’écosystème sécuritaire s’engagent et soulignent deux conditions pour que cet équilibre soit trouvé : que le débat soit transparent et offrir aux citoyens un bouquet de services à valeur ajoutée. » explique Philippe Gendreau, délégué général adjoint sécurité du GICAT.

Des enjeux économiques et d’image

Le sport est un élément fédérateur majeur de la société française puisque un français sur deux le pratique régulièrement. La France va organiser la Coupe du monde de football féminin en 2019, les Championnats d’Europe d’athlétisme en 2020, la Coupe du monde de rugby en 2023 et le JO de 2024. Ainsi la France, tout en portant très haut les valeurs du sport, assume sa place dans cette série des grands évènements sportifs internationaux, qui représentent un marché de cinquante milliards d’euros par an. Il s’agit donc d’une opportunité majeure pour positionner les entreprises françaises. À cet effet, a été créé une filière de l’économie du sport en 2015 dont l’objectif est de regrouper l’ensemble des entreprises françaises qui participent, à un niveau ou à un autre, à la construction de l’économie du Sport : BTPistes, équipementiers, chercheurs, start-up, entreprises de sécurité… En découle de formidables opportunités en termes de création d’emplois, de développement commercial mais aussi de développement à l’export des entreprises tricolores, les Jeux étant une vitrine aux yeux du monde entier de l’excellence française qui pourrait, et devrait, être à l’honneur ! « La France dispose d’un savoir-faire éprouvé et de la technologie destinée et adaptée à la sécurisation des grands événements. Les JO de 2024 sont une excellente occasion pour la filière sécurité française de gagner des parts de marché à l’international » souligne Coralie Héritier, Directrice Générale d’IDnomic « tout en fédérant et rapprochant les peuples et les cultures dans un esprit pacifique autour des valeurs douverture, de tolérance et de diversité. »

Des enjeux de sécurité

Plusieurs enjeux de sécurité sont liés à la préparation des Jeux dont l’analyse des risques et l’identification des menaces (terrorisme, accidents, ruptures des ressources technologiques, etc.). « Nous travaillons aujourdhui en effet sur un paramètre que nous ne connaissons pas : l’état de la menace dans cinq ans. Il sera particulièrement important de mesurer leffectivité de la menace, c’est-à-dire la probabilité quelle se réalise ou pas. Nous mesurerons aussi sa nature. Est-ce une menace endogène ? Quelle est son intensité ? Est-ce une possibilité d’attaque coordonnée et sophistiquée ? Nous devons envisager les pires scénarios pour se préparer correctement et nous donner les capacités de réagir. » souligne le Préfet Pascal Bolot, directeur de la protection et de la sécurité

de l’État, Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). « Nous allons également devoir concevoir des dispositifs de sécurisation sur une diversité de sites et anticiper la gestion de crise, assurer la sécurité particulière des personnalités et des compétiteurs, organiser la coopération internationale, penser les JO en termes de projet de transformation numérique tout en préparant la reconversion des dispositifs déployés après les Jeux. » ajoute Coralie Héritier, Directrice Générale d’IDnomic.

Des milliers de forces de sécurité mobilisés

Les chiffres annoncés par la Coordination nationale de la sécurité des Jeux (CNSJ) démontrent l’ampleur de la tâche. Les Jeux olympiques et Paralympiques de Paris 2024 accueilleront 17 000 athlètes et 12 millions de visiteurs sur une centaine de sites actifs en permanence. Si la France peut s’appuyer sur la réussite de l’organisation de la Coupe d’Europe de football de 2016, elle s’est engagée dans un nouveau challenge auprès du CIO, celui de garantir l’image des Jeux, marqués par la présence de nombreux chefs d’État.« Pour cela, le dispositif de sécurité s’appuiera sur trois piliers, que sont les forces de sécurité étatiques (30 000 policiers et gendarmes, et 10 000 militaires mobilisés), la sécurité privée (25 000 agents de la sécurité privée susceptibles d’être planifiés) et les innovations technologiques qui seront un atout majeur pour renforcer la sécurité de manière significative et, en même temps, limiter le déploiement des effectifs de l’État mais aussi de la sécuritéprivée. Ces forces en présence devront agir selon quatre lignes directrices, à savoir la gestion et la sécurisation des flux, lidentification automatisée d’un événement anormal ou dune menace, le durcissement des centres de commandement, et la cybersécurité. Les besoins sont clairement identifiés, mais certains freins demeurent » détaille le Préfet Lieutaud, Coordonnateur national pour la sécurité des Jeux Olympiques 2024.

Des contraintes et des freins à lever

Diverses contraintes subsistent en effet. La première est une contrainte juridique. De nombreuses innovations technologiques sont prêtes. Cependant, nous ne pouvons pas les mettre en oeuvre, car nous ne disposons pas les outils juridiques pour les déployer sur le terrain. En cela, le Parlement devrait être sollicité pour traiter des évolutions législatives nécessaires, notamment au sujet de la videoprotection intelligente et du recours à la reconnaissance faciale pour l’heure interdite dans l’Hexagone.

Par ailleurs, les Jeux olympiques ne seront pas un laboratoire : les matériels déployés auront été auparavant éprouvés et devront être opérationnels. « Dans la conception stratégique du plan de sûreté, aucun site ne sera sous-équipé et tous les sites devront bénéficier dun même niveau élevé de sécurité. Enfin, pour les matériels qui seront choisis, il faudra pouvoir les déployer sur lensemble du territoire national où se dérouleront les épreuves et surtout les maintenir en conditions opérationnelles pendant toute la durée des Jeux. » précise le Préfet Pierre Lieutaud.

Il s’agit là aussi d’une occasion de démontrer des nouveaux usages et nouvelles applications utilisant des technologies nouvelles.

Le sujet de la sécurité des JO 2024 s’inscrit donc dans la continuité des grandes préconisations sur les aspects sécuritaires des grands projets nationaux et européens de transformation digitale : le transport connecté, le smartphone et la mobilité numérique.

« Les Jeux peuvent être une vitrine formidable pour mettre en valeur les nouveaux projets liés aux véhicules autonomes avec par exemple le déploiement de navettes autonomes pour le transport des athlètes, des visiteurs. En réalisant une connexion avec des projets dinnovation existants et ayant déjà intégré le Security by design, nous serons en capacité de répondre aux exigences de sécurité et de fluidité attendus par les organisateurs » explique Coralie Héritier.

La notion d’identité numérique forte revient également au coeur des débats. « Si l’identité numérique tant attendue sur le sol national était mise en oeuvre, cela faciliterait le déploiement de nombreux services d’autant que nous nous orientons vers une harmonisation des CNIe en Europe. » ajoute Coralie Héritier. Il s’agit là aussi de l’image de la France qui devrait montrer le visage d’une nation en phase avec son temps et à la pointe des innovations dans le domaine du numérique.

L’exemple de la Fan ID en Russie

Les Russes ont créé une carte d’identité électronique pour l’ensemble des personnes qui venaient de l’extérieur. Elle a été diffusée à plus de 20 millions d’exemplaires. Cette carte contenait les visas que les policiers pouvaient contrôler, les places des matchs et la capacité, pour les personnes qui avaient souscrit à l’achat de cette carte, de se déplacer gratuitement sur le réseau russe ferré d’une ville à l’autre, ce qui permettait aussi à la sécurité russe de savoir où les spectateurs se rendaient. « Tout nest évidemment pas transposable, mais cela a visiblement été un grand succès. Il faut savoir que ce système sera conservé pour le Mondial du Qatar. Les Russes l’avaient déjà testé à Sotchi. Ils lont, depuis, amélioré. Il y a donc une piste intéressante a étudier. » témoigne le Préfet Bolot.

Des décisions attendues

Ces décisions attendues et structurantes seront nombreuses mais l’un des groupes de travail initié par le COFIS a pour l’heure identifié trois axes structurants pour lesquels des décisions rapides sont nécessaires : les réseaux de communication, le niveau d’utilisation de la vidéoprotection et la manière dont nous allons gérer les identités des personnes.

Il y a, a priori, trois types de populations qui pourront se trouver dans l’enceinte des Jeux. Le premier concernera les athlètes et tous les volontaires, c’est-à-dire la famille olympique, qui représente environ 300 000 personnes.

Le deuxième sera constitué des forces de sécurité, qui représenteront entre 90 000 et 120 000 personnes. Le troisième sera composé des spectateurs, qui seront environ 12 millions.

La gestion et la sécurisation des flux figurent donc parmi les grandes lignes directrices des travaux conduits par la CNSJ. 12 millions de spectateurs : à titre indicatif, pour une coupe du monde de football, le volume s’élève à 2 millions de spectateurs. « Nous devrons disposer dinnovation technologiques permettant de sécuriser les flux et les rendre plus fluides, cela apportera une vraie valeur ajoutée. Les conditions de sécurité seront optimales. » souligne le Préfet Pierre Lieutaud.

La vidéoprotection sera un atout incontestable. La technologie est capable d’identifier, de façon automatisée, un évènement, une menace particulière. La vidéo avancée permet de reconnaitre des situations comme une bagarre ou la détection de bagages abandonnés. Il ne s’agit bien là de détecter des situations, et non de savoir qui nous regardons.

Des tests sont actuellement réalisés au sein de la RATP ou dans les aéroports au cours desquels les responsables sont obligés de recourir à des agents de la RATP pour simuler des situations car la législation actuelle ne permet pas d’évaluer les technologies en conditions réelles.« Nous sommes donc dans une phase de test qui est encore très incomplète. Cela nest pas satisfaisant. » clame le Préfet Lieutaud.

Dans ce domaine, comme pour celui de l’identité, c’est une problématique que les autres pays européens abordent du point de vue des sciences humaines et sociales.

En termes d’acceptabilité de ces technologies, beaucoup de questions se posent. « La sensibilisation, la communication et l’anticipation seront donc essentiels. Des verrous technologiques devront également être levés à savoir sur la collecte,l’anonymisation et la fusion des données multi-sources » ajoute Coralie Héritier.

Par ailleurs, l’expérience utilisateur doit être pensée en lien avec la sécurité. Le spectateur veut être au cœur des Jeux et être acteur de l’événement sans y être physiquement présent. Il est en demande d’interaction, d’une expérience plus immersive, de plus de continuité entre ses différents appareils… « Nous devons grâce aux Smartphones et à nos technologies déployées, lui apporter des réponses valorisant l’expérience utilisateur en toute sécurité. » souligne Coralie Héritier.

« Nous pourrions par exemple offrir aux citoyens un bouquet de services en connectant notre système au système dobtention des visas, ou en imaginant des partenariats avec les transports en commun ; les tickets pourraient servir aussi de « Pass navigo », etc. Cette logique de « ticketfacial » ne relève pas dun futur lointain. TicketMaster devrait déployer un tel outil courant 2019 à grande échelle. » explique Philippe Gendreau.

Une société israélienne test par ailleurs le prototype avec un stade européen avec la ferme intention de le déployer. « C’est très nettement lavenir, en termes d’événementiel, davoir recours à la reconnaissance faciale, qui permettra de ne plus avoir à produire de billets pour certaines manifestations. Les JO de Tokyo l’utiliseront par ailleurs, comme le confirme les dernières déclarations officielles. » précise Philippe Gendreau et d’ajouter « L’existence dune base de données des acheteurs de tickets permettrait quant à elle « de faire la comptabilité » du COJO. Les technologies dont nous disposons à l’heure actuelle sont matures. Il ny a donc pas de risque technologique. La véritable question est désormais de savoir si nous serons à même de les utiliser. Or, nous sommes face à une exigence : prendre des décisions très rapidement, car la mise en place des équipements nécessitera du temps. Le développement des réseaux nouvelle génération devrait, à titre d’exemple, exigerprès de quatre ans pour la conception et le déploiement. »

Enfin, la cybersécurité constitue le dernier domaine sur lequel la CNSJ travaille ardemment.« C’est un sujet qui nous préoccupe aussi en raison du nombre considérable dattaques qui se sont produites à Pyeongchang, à raison de 20 attaques par seconde… » précise le Préfet Lieutaud.

Fiabilité, Performance et volumétrie

D’un point de vue technologique, 3 conditions essentielles devront être remplies : « celle de la fiabilité car nous n’aurons pas le droit à une seconde chance. D’où le le majeur de la maintenance prédictive, du cloud et de la virtualisation et la nécessité de rendre lexpérience utilisateur la plus fluide possible » explique Coralie Héritier. Il sera également question de performance dans la mesure où tout se passe aujourd’hui en temps réel et se base sur des systèmes agiles. Enfin, la volumétrie des données sera un challenge de taille « impliquant le big data, les systèmes interconnectés et l’intelligence artificielle » ajoute t-elle.

Les drones

Les drones représentent un autre atout majeur dans la sécurisation des grands évènements. La gendarmerie et la police françaises sont déjà dotées de matériels pour remplir des missions de sécurisation de sites, comme de lutte anti-drones.

L’objectif d’ici à 2024, et sur lequel nous travaillent actuellement les équipes du ministère de l’Intérieur, est bien de disposer de matériels plus accessibles, plus mobiles, moins chers et qui répondent à l’évolution perpétuelle de la menace.

« Aujourd’hui, le cadre réglementaire d’emploi est adapté à nos besoins. En revanche, en matière de mise en oeuvre de moyens de lutte anti-drone, des outils règlementaires renforcés seront rapidement nécessaires afin de circonscrire efficacement les actes malveillants. » souligne le colonel Jean-François Morel, chargé de mission auprès de la Direction des opérations et de l’emploi de la gendarmerie, spécialiste des drones et d’ajouter « Les cas d’intrusions sur les sites que nous protégeons sont de plus en plus fréquents mais le parc de drones de loisirs n’a parallèlement cessé de croître et compte aujourd’hui plus de 400 000 drones de ce typevendus chaque année.»

A ce titre, la gendarmerie a développé un dispositif « Infodrones » qui permettra grâce à l’immatriculation prochaine des aéronefs de plus de 800 grammes, de discerner les drones coopératifs, des drones malveillants. Un dispositif qui devrait être opérationnel d’ici à la mi-2019 et déployé auprès de l’ensemble des ministères en France (mais aussi des opérateurs privés), permettant une meilleure régulation des vols de drones et une diminution des fausses alertes.

En 2018, près d’une mission lutte anti-drone est engagée chaque jour par la gendarmerie. Elle dispose donc aujourd’hui de capacité de détection, d’aide à la décision et de neutralisation.

Le brouillage constitue l’un des processus de neutralisation avancés, comprenant la perturbation du signal de géolocalisation du drone afin de le désorienter. « Le numérique est au coeur de ces technologies, nous devons donc anticiper les menaces liées aux piratages informatiques, qui pourraient permettent de prendre le contrôle de lappareil,mais aussi d’étudier les projets innovants sur laperturbation des composants électromagnétiques. » ajoute le colonel. Lors de la dernière Coupe du monde, la Russie a enregistré des centaines de survols au-dessus des sites d’entraînement ou des stades. Comme la France lors de l’Euro2016, les Russes ont déployé des technologies de neutralisation des drones sur les villes qui accueillaient les matchs. Ils ont également eu à gérer les fan zones. « Pour garder le caractère festif de l’événement et ne pas empêcher l’existence de ces fan zones, ils ont sécurisé les lieux et se sont adaptés en temps réel, pour éviter les voitures béliers par exemple. Cette Coupe du monde, même si elle est bien moins importante que les JO, est une expérience à considérer. »souligne le Préfet Pascal Bolot. « La phase de récupération post-neutralisation est enfin elle aussi essentielle en termes de preuves scientifiques. Nous devons être en capacité de traiter plus rapidement les grandes quantités de données pour comprendre les éléments du survols, les motivations, et agir en conséquence. » ajoute enfin le colonel Morel.

L’expérience du Japon sera également très intéressante, d’autant plus que les Japonais verront se succéder eux aussi, la Coupe du monde de Rugby et les Jeux Olympiques. Une expérience dont il semble judicieux de tirer profit. « Il y a actuellement beaucoup de réflexion en Europe sur ces sujets et la France semble plutôt en avance. Nous travaillons beaucoup avec Europol et Interpol, il y a également le réseau ATLAS. Tous sont très impliqués et actifs. Le dialogue est aussi renforcé avec les acteurs industriels pour arriver à la concrétisation d’un aéronef répondant à nos attentes dici aux échéances fixées. »conclut le colonel Morel.

Un appel à manifestation d’intérêts autour de la lutte anti-drone sera par ailleurs lancé en France, par le SGDSN, au premier trimestre 2019.

La sécurité privée cristallisera les prochains débats

La nécessité pour la filière de sécurité privée de se réorganiser pour pouvoir répondre aux besoins de l’organisation est l’un des enjeux et des défis soulevés par l’ensemble des parties prenantes. Il s’agira de répondre aussi bien sur le nombre que sur la qualité des agents détachés pendant les Jeux, une problématique à laquelle Londres avait été confrontée lors des JO de 2012, avec le faux-bond de dernière minute de l’une des deux sociétés de sécurité.
Un sujet qui fera l’objet du prochain colloque organisé le 14 mai 2019 par la CNSJ dans le cadre de son cycle annuel Smart & Safe JO2024 au coeur de la Préfecture d’Ile-de-France.

Source SD MAGASINE Par Mélanie Bénard-crozat