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Continuum sécurité. Le grand oublié du coronavirus !

A lheure où la France rentre en phase de confinement, la sécurité privée semble avoir été oubliée par ses autorités de tutelle…

Face à l’épidémie du coronavirus, les entreprises doivent réorganiser leur activité. Espérons qu’elles sont dotées d’un PCA (plan de continuité d’activité) pour celles dont l’activité, justement, est maintenue. Mais il est de nombreux secteurs pour lesquels l’activité en elle-même est aujourd’hui quasi nulle. Ne serait-ce que l’événementiel comme les salons, par exemple. Ceci posé, on ne peut que regretter que l’Etat n’ait pas anticipé ou ait oublié ce qui se passe quand il n’y a plus d’activité du tout dans certains secteurs. Et cela nous amène à nous pencher sur les conséquences de la pandémie pour le monde de la sécurité privée. En effet, depuis la semaine dernière, le secteur de la formation est au point mort. Par conséquent, aucune formations ou sessions de recyclage ne sont actuellement assurées pour les professionnels de la sécurité privée. Quid du renouvellement des cartes professionnelles ? Que fait le Cnaps qui dépend directement du ministère de l’Intérieur ? Quelle continuité mise en place par l’Etat pour assurer la continuité des activités d’une filière pourtant présentée comme essentielle à la sécurité de nos concitoyens, des entreprises et autres organisations du pays ? A aucun moment, les pouvoirs publics, lors de leurs diverses annonces quant au durcissement des mesures permettant de lutter contre l’épidémie, n’ont évoqué la question de la circulation des agents de la sécurité privée.

Droit de circuler et de travailler

Des organisations professionnelles s’inquiétaient de la situation. Ainsi, le Président du GES s’est entretenu dès lundi 16 mars avec le Délégué aux coopérations de sécurité dans l’optique du confinement en cours de préparation. Il a été convenu qu’un lien permanent aurait lieu entre le GES et le DCS pour que l’information circule aisément. Par ailleurs, une fois les mesures de restrictions de circulation imposées, celles-ci ont fait l’objet d’échanges entre le GES et le ministère de l’Intérieur durant la matinée du 17 mars pour préciser au mieux, dans des circonstances inédites, comment les entreprises de sécurité privée et les agents de sécurité allaient devoir les appliquer. En effet, l’hypothèse d’un confinement, d’une extension géographique, fonctionnelle et temporelle encore incertaine, ont amené le GES à alerter les pouvoirs publics, et notamment le ministre de l’Intérieur, sur la place et le rôle de la sécurité privée dans les semaines à venir. Il lui semblait nécessaire, pour assurer la continuité minimale de la sécurité, d’autoriser à circuler et les travailler certaines catégories de personnels des entreprises de sécurité privée :

  • les agents de sécurité privée (incluant les opérateurs de télésurveillance) ;
  • les agents de sécurité incendie (SSIAP) ;
  • les salariés chargés de la maintenance curative des systèmes de sécurité électronique ;
  • l’encadrement intermédiaire de proximité ;
  • les dirigeants d’entreprises.

Comme l’explique Cédric Paulin, secrétaire général du GES, « cette dérogation aux restrictions possibles dans le cadre des mesures de confinement visait à assurer la sécurité des activités qui seront encore autorisées mais également pour assurer la sécurité d’un certain nombre de points sensibles et/ou d’importance vitale. De même, les sites et lieux désormais fermés, comme les sites industriels ou même tertiaires, nécessitent, pour des raisons de maintien de l’ordre et de respect de certaines réglementations (notamment incendie), d’être gardiennés et surveillés un minimum. » Or, et c’est une bonne nouvelle, le secrétaire général du GES nous a confirmé mardi matin que sur ce point le GES a été entendu : « Les agents de sécurité ont désormais le droit de travailler et de circuler, y compris les agents de sécurité incendie (SSIAP). S’y ajoutent quelques autres catégories de professionnels comme ceux assurant la maintenance des systèmes de sécurité qui, munis d’un laisser-passer journalier ou permanent, délivré par l’entreprise ou le donneur d’ordres, pourront assurer leurs missions et maintenir les systèmes. » Ce justificatif de déplacement professionnel s’ajoute à l’attestation sur l’honneur de déplacement dérogatoire que doit signer tout citoyen.

De son côté, la FFSP et ses membres (ADMSGPMSESnarpAgoraAsis …), par la voix de son délégué général Pierre Bouzin, appelait aussi au maintien des services essentiels de sécurité privée. En particulier :

  • La surveillance au moyen d’agents ou de systèmes électroniques, et les services supports essentiels qui y sont associés (accès aux PC de supervision),
  • La surveillance renforcée des points de distribution alimentaire,
  • Les services de sûreté portuaire et aéroportuaire,
  • Les services d’installation et maintenance d’alarme pour les interventions urgentes, les interventions sur déclenchement des alarmes et les missions de levée de doute,
  • Les services de transport de valeurs, afin notamment de relever les recettes des commerces restant ouverts et d’alimenter les distributeurs automatiques de billets pour éviter une panique de la population,
  • Les activités de conseil en sûreté, aux fins de sécuriser les personnes et les biens dans le contexte de confinement,
  • Les services de protection physique des personnes,
  • Les services d’enquête privés lorsqu’ils sont réalisés par une personne seule.

Pierre Bouzin souhaitait donc que « soient précisées dans les meilleurs délais, et suffisamment en avance, les conditions de circulation et les modalités de dérogation dont doivent, impérativement, bénéficier les entreprises de sécurité privée, toutes activités confondues, et leurs collaborateurs. »

Le Cnaps aux abonnés absents ?

Malgré cela, plusieurs professionnels que nous avons interrogés soulignent la profonde frustration – c’est un euphémisme – ressentie quant à l’absence de réactivité de leurs autorités de tutelle : le ministère de l’Intérieur et le Cnaps, pour ne pas les nommer…

Par ailleurs, le GES qui préconise des mesures d’urgence dérogatoires (voir ci-dessous), la FFSP, le CDSE qui ont tous alerté, depuis lundi le ministère de l’Intérieur, ont l’impression de revivre la mauvaise expérience de l’épidémie du H1N1 en 2010 au cours de laquelle il était clairement apparu que les personnels de la sécurité privée, leur possibilité de continuer à assurer leurs missions dans les meilleures conditions… n’étaient pas une priorité pour le ministère de l’Intérieur. Il apparaît donc, pour bon nombre de professionnels de la sécurité privée, que le fameux continuum, tant vanté par certains, ne veut pas dire grand-chose pour l’Etat et que la filière de la sécurité privée est un peu livrée à elle-même pour gérer une crise. Manque de courage ou de compétence des responsables ? Aucun des choix n’est de bon augure en période de crise.

Ils attendent toujours, à l’heure où nous écrivons (mardi), une déclaration du Cnaps… Pourquoi, ce dernier, compte-tenu de la fermeture temporaire des centres de formations habilités à renouveler les cartes professionnelles depuis vendredi dernier, n’a-t-il pas, tout simplement, prolongé, d’ores et déjà, de trois mois ou plus, les cartes professionnelles en cours de validité ? Ce qui semblait logique pour certains. A l’instar de Pierre Bouzin qui, dans un courrier envoyé au ministère de l’Intérieur, et afin d’éviter une situation de vide juridique, demandait « de prolonger d’une durée de six mois l’ensemble des autorisations en cours ayant été délivrées par le Cnaps, et arrivant à échéance au cours des six prochains mois. » Cette mesure étant rendue indispensable par la fermeture de l’ensemble des centres délivrant les formations obligatoires.

On peut aussi regretter que le modèle de justificatif de déplacement professionnel n’ait été communiqué qu’après midi mardi aux entreprises de sécurité privée, sans tenir compte des attestations déjà produites par les sociétés dès l’annonce du président la veille au soir…

Une filière impactée

A l’heure où la profession tente d’assainir ses pratiques et de mettre en place une approche vertueuse favorisant la juste rémunération de ses effectifs, nous sommes aujourd’hui confrontés à des agents de sécurité qui devaient, par exemple, assurer la sécurité d’événements aujourd’hui interdits, qui ne peuvent plus travailler. Ce sont 8 à 10 000 agents qualifiés qui sont désormais au chômage technique. Que vont-ils faire ? Retrouver du travail ailleurs, à des prix cassés ?

En outre, de nombreuses sociétés se préparaient dès maintenant dans l’optique des JO de 2024. Certaines vont devoir revoir leur voilure ou déposer le bilan. S’y on ajoute à cela le fait que les centres de formations des agents de sécurité vont être fermés pendant plusieurs semaines (mois ?) ne va-t-on pas se retrouver face à un déficit en matière de nombre d’agents formés et qualifiés pour assurer la sécurité des prochains grands événements que doit accueillir la France : Coupe du monde de rugby en 2023 et JO de Paris en 2024 ?

Enfin, rappelons que cette crise inédite – il faut remonter aux années 1918-1919 et la tristement célèbre grippe espagnole – intervient quelques mois après la suppression de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), institution reconnue pour son expertise en matière de gestion de crise et de résilience. La France s’est donc privée d’un des rares, sinon le seul, organisme qui aurait pu accompagner l’Etat et les entreprises et organisations qui collaborent avec lui, dans cette crise et sur la manière d’y inscrire le continuum sécurité. Dommage…

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